atelier ébénisterie restauration de mobilier art paris meuble
III République

Le terme "art nouveau" est né du nom d'un magasin ouvert en 1896, à Paris, par un collectionneur français très connu à l'époque, Siegfried Bing. Le mouvement qu'il désigne est essentiellement individualiste et décoratif, romantique pourrait-on dire. Ce style, qui s'étendit sur toute l'Europe entre 1890 et 1910 environ, exalte l'ornement, les lignes courbes et ondoyantes inspirées souvent du monde végétal. Maurice Rheims fait remarquer dans son ouvrage l'Art 1900 : "On a souvent confondu l'art nouveau et la Belle Époque. Cette dernière est une continuation du XIXème s., aussi bien dans les mœurs que dans les meubles, alors que l'art nouveau est un changement radical de style et de technique. Mais l'équivoque est peut-être due aux innombrables appellations de l'art nouveau : style 1900, Liberty, Floréal, style métro, style coup de fouet, sécession, Yachting style, Glasgow style, Lilienstil, Wellenstil." En effet, chaque pays baptise d'un nom différent et plus ou moins cocasse ce style qui régnera à l'aube du XXème s. et qui prendra aussi en France le nom anglais de "modem style".
Difficile à cerner et à définir, l'art nouveau a des sources lointaines dans un mouvement qui prit naissance en Angleterre sous le nom de "Domestic Revival" aux environs de 1860. Et c'est, en fait, au début du XXème s. que l'art nouveau prendra fin, alors que se dessinent déjà deux autres tendances qui s'opposeront. De l'une sortira le style art déco ou 1925, qui s'épanouira vite, mais restera sans prolongements réels. L'autre, presque inconnue du grand public au départ, mais puisant ses racines à des sources plus accordées à l'évolution générale de l'époque, n'est rien moins que le mouvement contemporain qui s'affirma au cours des décennies suivantes.
Certains spécialistes veulent voir une analogie entre l'art nouveau et le style Louis XV par la souplesse des formes d'une part et, d'autre part, en raison d'un certain abandon des bois exotiques (à l'exception de l'acajou) en faveur d'un retour aux bois indigènes qu'on cherche à mettre en valeur. L'art nouveau n'a pas surgi d'un coup. On peut dire qu'il est le produit d'une lente assimilation d'influences diverses et aussi le reflet d'une époque. Il est, en effet, intimement lié, d'une part, à l'éclosion d'un nouvel âge de l'architecture que provoquent les possibilités offertes par les techniques et matériaux nouveaux et, d'autre part, aux bouleversements sociaux qui découlent du machinisme. Architecture et décoration, contenant et contenu, sont plus que jamais indissolublement liés, tandis que naît chez certains pionniers l'idée d'introduire l'art, dans la vie la plus quotidienne. L'art nouveau est, en fait, plus un état d'esprit qu'une doctrine. C'est d'abord une volonté de libérer l'artiste de toutes les entraves : c'est un pouvoir d'affranchissement sans précédent dans l'histoire des styles. Mais l'art nouveau, né d'une société en pleine transformation, porte la marque de ses contradictions. Et ce style, rapidement qualifié de "modem" et qui se retrouve, dans ses grandes lignes, à travers toute l'Europe, sous des noms différents comme nous l'avons vu, a traduit dans certains pays une volonté très nette du sentiment national. Ce fut le cas notamment du groupe dit "de sécession", né en Autriche sous l'impulsion du peintre Gustav Klimt.
Quelques artistes isolés vont, en effet, mener dans chaque pays le combat pour une nouvelle conception de la beauté. C'est d'abord en Angleterre que cette soif de renouveau trouvera ses esthètes, ses créateurs et ses propagandistes. Les pasticheurs du gothique ont fait leur temps. Cette partie du public qui fait les modes veut véritablement un art nouveau. John Ruskin proclame la nécessité d'embellir le décor de la vie quotidienne par d'authentiques créations. Il plaide pour que la nature passe tout entière dans les meubles et les immeubles pour le bonheur de tous.
En 1861, William Morris avait déjà eu l'audace d'ouvrir à Londres un magasin présentant des mobiliers dont les prototypes étaient confiés aux plus célèbres peintres préraphaélites Rossetti, Burne-Jones, Madox Brown. Et l'on peut lire sur le prospectus qu'il distribue, et qui prend figure de manifeste : "Une société d'artistes vient de se former dans le but de produire des œuvres d'art appliquées d'un caractère artistique et à des prix peu élevés ; ils ont résolu de se consacrer à la production d'objets utiles qu'ils veulent valoriser comme œuvres d'art." Leur doctrine veut que les objets soient travaillés dans une matière adaptée à leur destination et que le décor soit subordonné à leur structure.
Dans le même esprit, quatre jeunes peintres écossais fondent un groupe, les "Boys from Glasgow", dont la première exposition, en 1896, sensibilise le public. Ils seront bientôt admis aux expositions de Paris en 1900 et primés à l'exposition de 1902 à Turin. Mackintosh, H. Mac-Neir, les sœurs Margaret et Frances MacDonald créent des meubles pleins de fantaisie où les lignes droites, vigoureuses et masculines servent de support à des courbes fantaisistes, alanguies et féminines.
L'idéal féminin de l'époque, que l'on trouve déjà dans la peinture préraphaélite, c'est la danseuse américaine Loïe Fuller "longue, éthérée, botticellienne". Cette célébrité de l'époque a d'ailleurs servi de modèle à de nombreuses statuettes et lampes en bronze. En Belgique, la revue l'Art moderne fait la théorie de ces tendances : "L'art qui n'a pas un but social est un luxe méprisable." C'est l'époque de l'art dans tout. Edmond Picard écrit : "L'art socialisé fera surgir des cités fabuleuses, il fera de nos tristes villes des séjours des dieux !" Les deux architectes belges, Victor Horta et Paul Hankar, travaillent dans le même sens. Au Salon de la libre esthétique de 1896, ils exposent une salle à manger complète : de la cheminée aux boutons de portes, tout est en flore stylisée. Henry Van de Velde prétend que "seule l'utilité peut régénérer la beauté". Il est à la fois architecte, décorateur et créateur de meubles, et dessine aussi bien des appareils ménagers ou de chauffage, tous dans la ligne modem style. L'art nouveau trouve en France son chef de file avec Emile Gallé, fondateur de l'école de Nancy. Il s'était fait remarquer à l'exposition de l'Union centrale des arts décoratifs de 1884 par l'envoi d'œuvres en pâte de verre sorties de ses fours "comme des fleurs mystérieuses...".
"C'était là quelque chose d'insolite, d'étrange, d'hyalin, d'opaque et diaphane, profond et chimérique, plein d'ombre, de lumière et de feu", dira l'écrivain d'art Louis Gillet. Mais Gallé ne s'en tient pas aux pâtes de verre qui ont assuré sa réputation. Il fait également passer dans le mobilier l'ornementation florale à la mode. Il crée un style de meubles aux formes souples comme des lianes et aux marqueteries d'une grande richesse de composition sur des thèmes naturalistes.
L'école de Nancy fondée en 1901 sera, pendant toute une génération, d'une activité débordante : vases et bibelots en verre, vitraux, meubles, lampes, reliures, fers forgés, tapisseries porteront les noms des frères Daum, de Prouvé, Majorelle, Vallin, Jacquemin, Paul Colin, Eugène Gaillard, Georges de Feure et Jean Lurçat. Les bijoux de René Lalique, l'orfèvre poète, les affiches du décorateur tchèque Mucha et de Chéret, "le Watteau de la rue", expriment avec des moyens différents le même goût pour les lignes ondulantes de ce néo-baroquisme.
Hector Guimard fut l'un des plus importants représentants de l'art nouveau en France. Architecte et décorateur, il reconnaissait l'influence de la tradition médiévale (à travers Viollet-le-Duc) sur son œuvre. Les entrées de métro de Paris, dont le projet lui fut confié en 1899, devaient le rendre célèbre, et, encore aujourd'hui, son nom reste lié au style métro, avec ses volutes, ses bouquets d'arbres et ses entrelacs de métal. Mais il a laissé derrière lui une œuvre architecturale importante. Auteur de nombreux immeubles et hôtels particuliers qu'il aménagea intérieurement, il est aussi créateur de meubles. Dans ses constructions, il n'hésitait pas à utiliser conjointement les matériaux les plus divers, et l'ensemble de ses créations, dans le domaine de la décoration, se caractérise par un parti pris d'asymétrie, l'horreur de la ligne droite et un grand souci de raffinement dans le détail.
C'est ainsi qu'avec les premières années du XXème s. s'est dégagé un style fondé sur les principes d'une conception esthétique commune.
Ceux qui, par leur valeur personnelle, ont contribué à l'essor de ce mouvement, ont trouvé les sources de leur énergie créatrice dans quelques contradictions élémentaires : contradiction entre l'art de caractère artisanal et la fabrication industrielle en série; contradiction entre l'imitation précise de formes naturelles et l'invention délirante de formes nouvelles;contradiction entre le désir de mettre l'art à la portée de tous et la dépendance économique d'un nouveau mécénat enrichi par le commerce et l'industrie.
Ces tendances diverses vont bientôt conduire aux pires excès. Les formes vont s'amollir et dégénérer dans une production industrielle multiple et confuse. Le style métro et sa caricature, le style nouille, finissent par lasser jusqu'à l'écœurement. "L'art est descendu dans la rue, mais la vulgarité s'est substituée à la vulgarisation." (Maurice Rheims.)
En Espagne, cependant, un créateur de génie se place, par la vigueur de sa personnalité, au-dessus du commun. Le Catalan Antonio Gaudi fait de ses maisons revêtues de céramique des œuvres sculpturales. Salvador Dali verra, "dans cette beauté terrifiante et comestible, le phénomène le plus original et le plus extraordinaire de l'histoire de l'art". Comme tous les grands artistes de cette époque, Gaudi est également dessinateur de meubles, et sa quête de formes naturelles et même organiques, identifiées aux structures elles-mêmes, se retrouve dans ses modèles aux lignes convulsives qui s'intègrent dans le jeu savant des volumes et de la lumière. En Allemagne, la revue Jugend défend toutes les manifestations artistiques qui font triompher la ligne végétale ; ce sera le Wellenstil (style ondulé), le Schnörkelstil (style contourné) ou, avec une nuance péjorative, le Bandwurmstil (style ténia), que l'histoire groupera finalement sous le terme générique de Jugendstil.
En Autriche, nous l'avons vu, le style sécession sépare la jeune génération des pontifes officiels inspirés des conceptions néogothiques des Habsbourg. Ce sera néanmoins un artiste autrichien, l'architecte Adolf Loos, qui pressentira la lassitude que feront naître dans le public les excès du modem style. Il dénoncera le délit d'ornementation et demandera que l'art remplace enfin l'ornement : "La cité du XXème s. sera éblouissante et nue", écrit-il en 1908. Il annonce ainsi la Cité radieuse de Le Corbusier, d'où seront définitivement exclus, aussi bien dans l'architecture que dans le mobilier, le pastiche et le folklore végétal. Ne soyons pas injuste pour le modem style. Au-delà des volutes abusives du style nouille et de ses tentacules, se cachent des trésors d'une richesse de formes inépuisable, où s'inscrivent déjà toutes les révolutions artistiques qui se succèdent depuis le début du siècle. Paul Morand ne croyait pas si bien dire lorsqu'il écrivait : "Cher 1900, nous lisons notre avenir dans vos rides."